Bio

Il y a quelques années. Toulouse. Là, Augustin Charnet écrit des chansons, seul. Il autoproduit “La Sagesse”, premier EP, qu’il offre au monde via Bandcamp. Sa musique est un petit tourbillon d’humanité, qui ne se laisse emprisonner dans aucun carcan, aucune formule. Elle aime les voix intimes, les accords mystérieux, les alcôves, elle préfère la suggestion de velours aux déclarations intempestives. Elle existe.

Très vite, la solitude ne suffit plus. Il y a d’abord le désir de faire de la scène. L’envie de partager, de dévorer les kilomètres accompagné. D’édifier des souvenirs communs, d’écrire une histoire collective. Kid Wise abandonne le un pour le six. Six membres, copains et rencontres, six âmes prêtes à dessiner de jolies envolées, prêtes à dépasser les genres pour édifier une pop aérienne et habitée, progressive, où les clichés sont priés d’aller voir ailleurs. En 2016, il y a Léo à la batterie, Vincent et Théo aux guitares, Clément au violon, synthés et guitare, Anthony à la basse et donc Augustin aux synthés et au chant. Un gang, sans armes et sans haine, soudé comme pas permis. Ici, la fraternité, la confiance, ne sont pas des concepts brumeux, juste bons à épater les naïfs. Non.“Nous avons la chance d’avoir des personnalités toutes différentes et surtout complémentaires. Du coup on ne s’ennuie jamais. On est tout le temps ensemble chez les uns ou les autres. C’est le carburant du groupe!” résume le groupe. À l’écoute de ce deuxième album, “Les Vivants”, on comprend tout de suite. On ne fait pas de telles chansons, avec autant de strates, de visions, de couleurs, si l’on n’a pas passé un pacte. Kid Wise ne ressemble à personne. Il aime les chansons magiques, les ambiances de vertige, l’anglais et le français, les images qui s’animent, en direct, à l’écoute. Il vibre sans frontière, il respire loin des contingences. Surtout, malgré son jeune âge, il dévoile une capacité, rare, à composer des titres qui dépassent les impasses. “Bigger than life” comme disent les Américains. Il y a de ça chez Kid Wise: une capacité à s’élever, à écrire des choses qui transportent, qui éclairent nos ténèbres. “Les Vivants” alors? D’où vient-il? “C’est un disque de pop avant tout, dans le sens où la musique est avant tout populaire, accessible à tous. Cet album est très varié dans les ambiances, contrasté et multicolore. S’entremêlent d’une plage à l’autre le minimalisme acoustique, les productions électroniques, les envolées post-rock et le côté sauvage du post-punk… Les paroles en sont assez abstraites pour que chacun puisse créer sa propre imagerie dans sa tête. C’est un album plein d’espoir et de vie. Aussi mélancolique que fougueux. Réparateur en cette période troublée. C’est un album qui donnera envie de vivre des moments puissants et indélébiles.” On ne parle pas ainsi de sa musique si on a triché. Jamais. Kid Wise sait y faire au moment de composer des hymnes à l’abandon, à l’aventure, même immobile. Il navigue entre plusieurs dimensions, n’ignore pas que la mort est la grande inspiratrice. Ce deuxième effort studio a été enregistré principalement au Studio de l’Imprimerie de l’Espace JOB à Toulouse, là où le groupe travaille depuis toujours, aussi au Studio Elixir et mixé au Studio Soyuz à Paris. À Toulouse, c’est Serge Faubert qui s’est chargé de la réalisation des prises de son, c’est Antoine Gaillet qui est intervenu sur le mixage et la réalisation des titres et enfin, Alexis Bardinet qui s’est occupé du mastering. Pour un résultat absolument renversant! Un groupe français, enfin, qui sonne VRAIMENT comme de l’autre côté de l’Atlantique. La production parvient à mêler puissance et légèreté, lumières et ombres, évidence et dualité: “La production est quelque chose qui nous importe énormément et qui nous passionne, presque autant que la composition. Nous sommes assez old-school là-dessus, à l’ère de l’accessibilité numérique très répandue. Nous aimons prendre le temps en studio de soigner chaque détail, du choix de l’instrument, de l’ampli à celui du micro, puis la couleur, le détail au mixage et au mastering. Nos influences ne sont, sauf exceptions, pas françaises mais plutôt américaines (au sens large du terme), anglo-saxonnes ou encore nordiques. Le choix d’Antoine Gaillet pour le mixage et la réalisation a été un véritable tournant pour cet album. Nous avions des prises de très bonne qualité mais il nous manquait le recul et le savoir faire d’un mixeur de cette stature pour élever nos compositions. Antoine a produit – entre autres – tous les albums d’M83 (sauf le dernier) qui est une référence à tous les niveaux pour nous, notamment sur celui de la production.” M83, bien sûr mais tant d’autres! Kid Wise ne garde pas jalousement sa collection de vinyles, qu’on imagine imposante. Il a d’abord aimé, encore et encore, avant de s’y mettre. Aujourd’hui, il transmet, partage, contribue à écrire la suite de l’histoire surtout. C’est souvent Augustin qui se charge des squelettes des morceaux, au piano et à la voix. Quand le groupe a validé, les six se mettent aux arrangements. Là, certains titres ont aussi été conçus tous ensemble, lors de séances d’improvisations. La voix, centrale, sorte de guide au coeur de l’impossible, est une part importante de l’identité de Kid Wise. Elle prend par la main, convie à un trip formidable, où il faut savoir abandonner ses préjugés, ses habitudes. Kid Wise adore surprendre, déstabiliser pour mieux fédérer. Kid Wise est diablement vivant, parce qu’il a accepté de prendre tous les risques au moment de composer. C’est saisissant à l’écoute. C’est comme si un monde pas encore répertorié s’incarnait. Comme si tout ce qui avait existé ne pouvait plus se dire avec les mots habituels. “Les Vivants” doit autant à K Dick qu’aux mythologies d’avant la consommation. Il touche au coeur, explore ce qui fait l’homme, il donne le vertige, véritablement: “Ce disque traite des vivants et des morts. De la vie, de la mort, de cette dualité qui nous anime au quotidien. Et de cet entre-deux, cet inconnu sublime, certainement l’un des plus grands mystères qui soit. L’un des plus excitants, ce trou noir intellectuel qui nous attend tous, au bout de notre existence. Nous avons cherché, par la musique et les mots, à traiter de grandes questions universelles, d’en dresser différents tableaux, opposés et complémentaires. Sommes-nous vivants ? Sommes-nous morts ? Notre âme s’éveille-t-elle enfin quand la vie quitte notre corps ? Où volent les âmes et les visages aimés, sont-ils autour de nous, à l’intérieur de nous ou bien nous attendent- ils de l’autre côté du Styx ? Notre album est scindé en deux parties, divisé en deux mondes liés par une interlude qui nous fait basculer de l’autre côté : ‘Le Passage’. Il s’ouvre dans le monde des vivants, où deux êtres aimés expriment leur attachement et la peur de se perdre. Cette première partie est lumineuse, très pop, dynamique et enjouée. Naïve, aussi, comme toujours les histoires d’amour. Mais le destin les rattrape et l’un des deux amants est aspiré par le tunnel du temps. Il passe de l’autre côté, laissant sa moitié esseulée et désemparée. S’ensuit un long voyage dans le monde des morts, entre deux rives où la réalité n’est plus qu’une ombre, où le réel se fond dans un rêve à demi éveillé. Les morceaux sont plus longs, rêveurs, sombres et agités. Le thème de la recherche apparaît, comme une quête d’absolu entre les deux êtres. L’album se termine sur le morceau ‘Les Vivants’ dont le refrain vient résumer le propos de cet album : “Là haut les vivants, ici bas l’odeur du temps” et repose ainsi la question principale: “Sommes nous vivants ou bien le devenons-nous?” Et puis, il y a “Ascension”, longue plage instrumentale, qui vient donc clôturer le disque, comme un être gravissant une haute montagne, symbole du passage d’un monde à l’autre, pour mieux hurler à son sommet.” Ouf! Le premier album du groupe, “L’Innocence”, en 2015, avait déjà indiqué que Kid Wise avait de quoi voir loin. Haut. Il traitait de la jeunesse, sous toutes ses formes. Là, c’est encore autre chose. L’existence, dans toute sa complexité, explose, implose, elle prend d’autres formes, trace de nouvelles voies. Kid Wise reconnaît un certain intérêt pour Phoenix, Sigur Ros, This Will Destroy You, Bon Iver, Steve Reich, Philip Glass. On pourrait en citer un bon millier d’autres. Sa musique ne se catégorise pas. Elle s’apprivoise, elle ne se donne pas comme ça, non, et elle n’en est que plus précieuse. Et derrière son côté majestueux, onirique, bouleversant, elle dit aussi que les six Kid Wise ont su préserver cette part d’enfance indispensable à toute quête d’absolu. Elle joue avec les paradoxes, les décalages, elle sait que les émotions traversent les corps comme des flèches de cristal, qu’on peut tomber et renaître, briller et s’éteindre. C’est impressionnant! Le futur chez Kid Wise ne s’écrira pas en pointillés. Il faut le souhaiter. Ses chansons ont de quoi conquérir n’importe quel Humain encore capable de s’émerveiller. Ici et ailleurs. À New York, à Nantes ou à Tokyo. La réalité n’existe pas. Kid Wise, lui, l’a bien compris.

Jérôme Reijasse